C’est la fin de la récréation anonyme dans le métavers. Roblox, le géant du jeu vidéo aux 80 millions d’utilisateurs quotidiens, est en train de bâtir des murs numériques autour de ses terrains de jeux. Longtemps critiquée pour sa modération laxiste, la plateforme déploie désormais une artillerie lourde : la vérification d’âge obligatoire par analyse biométrique ou pièce d’identité pour accéder aux fonctions de chat. Une décision qui marque un tournant radical dans la gestion de la sécurité des mineurs en ligne.
Le selfie ou le silence : la nouvelle barrière à l’entrée
Jusqu’à présent, mentir sur sa date de naissance suffisait pour accéder aux contenus adultes. Cette époque est révolue. Pour débloquer le chat vocal et textuel, Roblox impose désormais un « age check » strict. Le mécanisme repose sur deux méthodes :
- L’estimation faciale (Facial Age Estimation) : L’utilisateur doit filmer un selfie vidéo. Une intelligence artificielle analyse les traits du visage pour estimer l’âge, sans exiger de documents officiels. Roblox assure que ces données biométriques sont supprimées immédiatement après l’analyse, sous-traitée à l’entreprise spécialisée Persona.
- La vérification d’identité : Pour les plus de 13 ans, le scan d’une pièce d’identité gouvernementale (passeport, carte d’identité) reste l’option privilégiée pour prouver sa majorité numérique.
Une fois l’âge validé, les utilisateurs sont cloisonnés. Un joueur de 10 ans ne pourra discuter qu’avec des enfants de sa tranche d’âge (par exemple 9-12 ans) et celle immédiatement adjacente. L’objectif est clair : empêcher physiquement, par le code, qu’un adulte de 40 ans puisse engager la conversation avec un enfant de 9 ans.
Moins de 13 ans : le grand verrouillage
Au-delà du chat, Roblox serre drastiquement la vis pour les moins de 13 ans, qui représentent près de 40% de sa base utilisateurs. Les « Social Hangouts », ces espaces virtuels conçus uniquement pour discuter sans objectif de jeu précis, leur sont désormais interdits. Ces zones étaient identifiées comme des terrains de chasse privilégiés pour les prédateurs.
De plus, les moins de 13 ans ne peuvent plus envoyer de messages directs (DM) en dehors des jeux. Ils sont limités aux messages publics in-game. Pour couronner le tout, de nouveaux contrôles parentaux permettent désormais aux parents de superviser le compte de leur enfant depuis leur propre téléphone, sans avoir à confisquer l’appareil du mineur pour fouiller dans les paramètres.
Hindenburg et la pression régulatoire
Pourquoi cette urgence ? Roblox n’agit pas par pure philanthropie. En octobre 2024, un rapport au vitriol du fonds activiste Hindenburg Research qualifiait la plateforme d’« enfer pédophile », accusant l’entreprise de prioriser la croissance au détriment de la sécurité. En parallèle, l’étau législatif se resserre. Entre le Digital Services Act (DSA) en Europe, l’Online Safety Act au Royaume-Uni et le Kids Online Safety Act (KOSA) aux États-Unis, les plateformes risquent des amendes colossales si elles échouent à protéger les mineurs.
L’avis de Just Tech
Roblox tente ici un équilibre périlleux. D’un côté, la protection des enfants est une nécessité absolue et ces barrières techniques sont sans doute la réponse la plus efficace à court terme contre la prédation. Mais de l’autre, nous assistons à une normalisation inquiétante de la collecte de données biométriques chez les plus jeunes. En habituant des enfants de 10 ans à scanner leur visage pour avoir le droit de jouer, ne sommes-nous pas en train de les conditionner à une société de surveillance où l’anonymat n’est plus qu’un lointain souvenir ? La sécurité a un prix, et c’est, semble-t-il, celui de nos données les plus intimes.







